Une des personnes que j’accompagnais, cadre dans un grand groupe bancaire, venait me voir pour un burn-out qui l’avait forcé à être en arrêt maladie depuis un an. Comme souvent, ce burn-out était associé à une addiction à l’alcool et la vie de cette jeune femme était devenue un enfer : arrêt d’activité, divorce et vie sentimentale désastreuse, angoisses à l’idée que ses enfants la voient ivre, vision catastrophique d’elle-même, etc.

Paradoxalement, ce burn-out venait du fait qu’elle était très appréciée dans son environnement professionnel et qu’elle connaissait une progression de carrière rapide.

Face aux tâches de plus en plus difficiles auxquelles elle devait faire face, elle se sentait en déficit de compétence important. Du coup, elle travaillait sans relâche pour acquérir des compétences techniques qui lui donneraient, selon elle, la maîtrise de la situation.

Étant exigeante avec elle-même, elle estimait ne jamais en savoir assez et, même si son entourage professionnel lui exprimait une appréciation positive de son travail, elle s’épuisait dans une course sans fin à la compétence.

Si une personne de son service était plus compétente qu’elle dans un domaine précis, il fallait qu’elle la rattrape, même si cette soi-disant compétence provenait simplement de 20 ans d’expérience supplémentaire et donc ne pouvait être compensée par l’acquisition d’une technique.

Femme intelligente, elle s’est complètement investie dans nos séances avec humilité et jugement. Je dois donc avouer que ma tâche s’en est trouvé largement facilitée et, même si mon seul rôle ne peut être considéré comme unique responsable de sa guérison, ni même prépondérant, le déclencheur qui, à un certain niveau, lui a permis de reprendre le contrôle de sa vie est survenu lorsque je lui ai dit : « vous savez, la vie est plus intelligente que vous et moi réunis. Vouloir tout contrôler ne fait que vous limiter car vous ne pouvez avoir conscience de tout. »

A partir de ce moment-là elle a envisagé les choses différemment, s’est ouverte à un travail en profondeur et l’accompagnement s’est achevé après cinq séances. Depuis, elle a arrêté complètement de boire, a repris son travail, a retrouvé une vie sentimentale épanouissante et ne nourrit plus aucune angoisse les semaines où elle accueille ses enfants chez elle.

Cet exemple illustre, pour moi, le caractère illusoire du contrôle à tout prix, quand on le juge à l’aune du bonheur. La volonté de contrôle procède de notre intellect qui, en tout cas s’agissant du mien, est limité. Or, le bonheur personnel et collectif ne peut venir de la seule dimension intellectuelle si celle-ci est limitée. Si nous pouvions contrôler à tous coups notre bonheur, cela se saurait car il y aurait sûrement davantage de personnes heureuses sur terre.

Dans le prolongement des recherches de mathématiciens comme Laplace, Poincaré ou von Neumann, le météorologue Edward Lorenz se posait la question : « Prédictibilité : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Si ce chercheur se pose cette question, j’ai le sentiment d’enfoncer des portes ouvertes en affirmant que, dans une immense majorité des cas, nous n’avons conscience que d’une infime partie de ce qui constitue la réalité collective.

Le malheur est que, dans nos civilisations occidentales, à peu près toutes les formations que suit une personne sont basées exclusivement sur cette illusion. Notre mode de raisonnement est donc formaté, dès notre plus jeune âge, pour que nous soyons persuadés que la réalité collective est une donnée fixe, préhensible dans sa globalité, charge à nous ensuite de nous y adapter et de la contrôler.

Éduquer et entraîner sa capacité de raisonnement est très important, bien évidemment, mais restreindre la palette de ses outils, de ses possibilités, à ce seul élément est mortifère pour soi-même et pour son entourage.

Je dirais, de façon un peu provocatrice, que, dans le milieu professionnel, compte tenu de la complexité des problèmes, si des décisions ne sont prises qu’à la lumière des dimensions physiques et intellectuelles, c’est un coup de chance si elles débouchent sur les effets souhaités initialement.

De trop nombreux dirigeants semblent accrochés à la notion de contrôle et restreignent, consciemment ou inconsciemment, leur action à cette approche. Beaucoup des cas de souffrance au travail rencontrés, chez les collaborateurs comme chez les dirigeants, proviennent de cette erreur.

Avoir conscience de la vanité de l’obsession du contrôle des situations et de ses semblables, pour évoluer vers l’humilité. Accepter que chacun fait de son mieux avec ses propres moyens si tant est qu’il dispose d’un objectif clair, peut libérer des énergies insoupçonnées chez une personne et dans un groupe.