Si vous regardez autour de vous, où que vous vous trouviez sur terre, vous constaterez que la stratégie utilisée à l’occasion de conflits est presque constamment d’opposer une force à une force contraire, de même nature (j’entends de même nature comme ayant la même finalité) et si possible d’intensité supérieure de manière à prendre le dessus sur l’adversaire.

Depuis la nuit des temps, l’humanité s’est modelée par le biais de ce schéma et ce dernier est encore utilisé dans nombre de situations : les relations humaines, les compétitions sportives, la vie professionnelle, les relations entre états, etc. C’est ce que Jean de La Fontaine a résumé dans « Le loup et l’agneau » par son vers « La raison du plus fort est toujours la meilleure » : on s’oppose, on se cogne et on regarde qui en ressort vivant.

Sans contredire cet immense personnage, la fable qui suit ce premier vers n’est axée que sur la dimension et la force physique. Or, dans nos sociétés, l’essentiel des conflits ne font plus recours à la seule dimension physique. Regardez : de quand date la dernière fois que vous avez eu l’occasion de participer à un pugilat ? Êtes-vous fréquemment en position de donner ou de recevoir un coup de poing ?

La dimension physique est la dimension prédominante des animaux (sans en être la seule), à la différence des humains. Or, si vous admettez que le combat purement physique, depuis la préhistoire, n’est plus le combat premier que l’homme doit mener dans nos sociétés modernes, ni le plus fréquent, vous devez admettre que la stratégie de combat aurait dû, selon toute vraisemblance, également évoluer.

Si l’on va un peu plus loin, la réalité est que, avec la bonne stratégie et les bons outils pour la mener, celui qui est apparemment faible, selon les critères du rapport de force, peut « vaincre » le plus fort à coup sûr (et je ne fais pas allusion à l’histoire de David et Goliath…).

Pour ceux qui suivent un peu régulièrement ce blog, vous m’avez souvent (voire trop souvent…) entendu parler de « valeurs de vie ». Ces dernières ne sont pas destinées à indiquer des manières de « bien se comporter », dans un sens moral, mais elles constituent, en réalité, des armes dans le combat que doit livrer chaque être humain au cours de sa vie.

Ne nous leurrons pas, le sens de la vie est un combat. Il est de notre responsabilité d’en faire un combat agréable ou désagréable, constructif ou destructif, drôle ou triste, mais c’est un combat et ne pas l’aborder ainsi revient à se priver des moyens d’être heureux.

J’ai entendu beaucoup de personnes, prises de révolte, se référer à des phrases comme : « si on me frappe la joue droite, je ne vais pas tendre la gauche » ou « œil pour œil, dent pour dent », ce sont soit des positifs inconscients, soit des négatifs volontaires. En tout état de cause, ce sont des perdants à plus ou moins long terme.

Travailler sur ses valeurs de vie n’est pas faire l’apologie de la faiblesse, comme certaines traditions religieuses semblent parfois les interpréter, mais c’est fourbir des armes de construction massive. Là où le camp de la séparation travaille sur la destruction ou l’asservissement de l’autre, celui de l’unité a une stratégie d’assimilation collective. Ce que j’appelle la stratégie Pacman.

La stratégie Pacman, ou stratégie du globule blanc, consiste non pas à dévorer le voisin pour le détruire… mais presque… Non, je plaisante. C’est la stratégie qui consiste à entourer l’adversaire de tous les vecteurs d’unité possibles pour le pousser à se rapprocher de soi. Immergé, noyé dans un bain d’unité, l’adversaire a deux possibilités : soit il va accepter volontairement cette unité, moyennant peut-être quelques compromis de votre part (mais jamais de compromission), et dans ce cas vous aurez gagné et lui aussi, soit il refuse en conscience cette unité et il se place alors délibérément dans un environnement de séparation.

Dans ce dernier environnement, celui qui refuse l’unité peut avoir le sentiment de vaincre à un instant T, mais à terme, il sera toujours perdant d’une manière ou d’une autre. A la fin, si vous avez employé la stratégie Pacman, vous n’aurez peut-être pas gagné (la victoire eût été que l’autre adhère à vos valeurs d’unité), mais c’est l’autre qui aura perdu.

Pourquoi la stratégie de séparation est-elle forcément perdante à terme ? Parce que là où le partisan d’unité peut toujours se ressourcer, refaire ses forces, retrouver une voie de progression grâce au soutien du groupe, le partisan de la séparation surfe sur le fait qu’il ne sera jamais en position de faiblesse personnelle, qu’il n’aura jamais besoin du soutien de l’autre. Quand il s’aperçoit qu’il en a besoin, c’est trop tard, il n’a pas mis en place la structure d’unité autour de lui et il sombre…

Et s’il a eu la prévoyance de couvrir ses arrières, il s’apercevra que le soutien qu’il attend ne vient pas, car chacun a ses priorités et que le temps n’est pas au soutien. Il a choisi la séparation, oui ou non ! Chacun y fait ce qu’il veut, comme il le veut, quand il le veut et l’autre ne compte que dans la mesure où il peut être exploité.

Je me souviens d’un collègue, bon gars dans le fond, manquant définitivement de profondeur, et dévoyé par sa hiérarchie, elle-même vouée à la séparation. Il vivait, quelques mois après moi, les affres d’une séparation délicate avec son employeur. Il avait lutté contre moi pendant des années, mais, une fois dans la difficulté, il souhaitait savoir comment j’étais parvenu à m’en tirer dans d’aussi bonnes conditions.

Je lui ai alors dit que cela avait été possible grâce à l’intervention d’une personne puissante et bienveillante. Il a beaucoup réfléchi, visiblement cherché mentalement dans son carnet d’adresse l’équivalent, puis m’a posé la question suivante : « et qu’est-ce que tu lui as donné en échange ? Qu’est-ce qui a motivé son intervention ? » Ma réponse a été laconique : « Rien. L’amitié » Vous décrire son expression de visage à ce moment-là… Il lui manquait cette arme-là dans ses relations mobilisables…

La stratégie Pacman est imparable car elle oblige votre adversaire, soit à s’allier à vous, soit à être repoussé dans un univers où il sera forcément affaibli, tôt ou tard. Elle l’oblige à faire un choix fondamental, même s’il ne souhaite pas le faire.

L’immense majorité des personnes n’ont pas fait consciemment le choix entre unité et séparation (Cf. mon post sur le choix du camp). Elles sont dans un « no man’s land » où elles oscillent tantôt vers l’unité, tantôt vers la séparation. Elles ne présentent d’intérêt ni de danger pour aucun des deux camps.

Poussez quelqu’un à faire ce choix, si vous l’avez-vous-même fait auparavant, le fait entrer dans l’un ou l’autre camp par rapport à sa relation avec vous. Soit il cherchera l’harmonie et vous serez tous gagnant, soit il choisira le conflit et il sera repoussé dans le camp finalement le plus faible. Dans ce second cas, vous n’aurez pas gagné, mais il aura perdu.

Mais attention, si votre adversaire vous rejoint dans votre démarche unitaire, vous en aurez été, certes, l’initiateur et pourrez ressentir une certaine joie à ce titre, mais vous devrez avoir conscience qu’en venant à vous, l’autre a été capable de faire plus de chemin que vous et que, à ce titre, vous lui devez tout le respect du monde et le plus sincère.

Il y a toutefois trois conditions indispensables pour pouvoir appliquer cette stratégie : il vous faut un système de valeurs de vie profondément cohérent (les armes), avoir appris à vous en servir (la pratique) et la certitude que votre camp est le plus fort (la conscience).

Tout ça peut vous paraître discutable, mais cela fait des années que j’en fais l’expérience — directement et par l’intermédiaire des personnes que j’accompagne — et je vous garantis que l’efficacité de cette stratégie est redoutable.

Alors, à tous les adeptes du rapport de force, à tous ceux qui veulent dominer pour profiter, je leur dis : le jour où vous tombez sur une personne visiblement faible et facile à vaincre, faites particulièrement attention à vos fesses… Si elle a lu ce post ou travaillé avec moi, vous êtes au bord de l’abîme…